• Robinson à la conquête du monde
Robinson à la conquête du monde

Robinson à la conquête du monde

Le mythe de Robinson n'est-il pas celui de la solitude avec ses deux versants : le désespoir de l'homme incapable de viv re seul et la solitude conquise et aménagée ? En ce sens, l'île de Robinson serait le lieu par excellence pour soulever la question de l'autre en l'absence d'autrui. À sa manière, l'explorateur américain reprend, là où Robinson l'a laissée, l'expérience de la rencontre de l'autre. Faut-il rappeler que le Robinson de Tournier a d'abord tenté de tuer Vendredi pour éviter d'avoir à partager son temps et son espace (son île) avec «un sauvage». Situation en tout point comparable à celle des explorateurs américains qui tentèrent d'éliminer les Indiens avant de se résigner à leur concéder un espace en «réserve» sur le territoire. À l'instar du Robinson de Defoe (1719) et de celui de Tournier (1977), les conquérants se croient dans leur droit et considèrent légitime leur marche vers l'Ouest et le progrès - les deux en venant à se confondre. Extrait du livre : En son absence, devenir un autre Enjeux de la mise en forme du sujet dans le mythe de Robinson Philippe Théophanidis Trente rais se réunissent autour d'un moyeu. C'est de son vide que dépend l'usage du char. On pétrit de la terre glaise pour faire des vases. C'est de son vide que dépend l'usage des vases. On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison. C'est de leur vide que dépend l'usage de la maison. C'est pourquoi l'utilité vient de l'être, l'usage naît du non-être. Lao Tseu, Tao Te King Robinson et ses boucs À peine éveillé, parcourant les rivages d'une terre qu'il ne sait pas encore insulaire, le naufragé de Michel Tournier est rapidement confronté à une bête sauvage «insolite» et inquiétante. Il s'agit en fait d'un bouc habillé d'un manteau de poils longs que le nouvel explorateur a d'abord du mal à distinguer de la végétation. Il le confond d'ailleurs, dans un premier temps, avec une vieille souche. Une fois l'animal identifié, la réaction de Robinson ne se fait pas attendre: Sa peur s'ajoutant à son extrême fatigue, une colère soudaine envahit Robinson. Il leva son gourdin et l'abattit de toutes ses forces entre les cornes du bouc. Il y eut un craquement sourd, la bête tomba sur les genoux, puis bascula sur le flanc. C'était le premier être vivant que Robinson avait rencontré sur l'île. Il l'avait tué. (Tournier, 1972: 17) La suite est connue: le temps passe, qui verra Robinson se méta­morphoser jusqu'à s'identifier rétrospectivement, au terme du récit, à un autre bouc, Andoar, tué et transformé par Vendredi lors d'un «jeu cruel» et du déploiement de techniques singulières (Tournier, 1972: 227). «Andoar, c'était moi», note alors Robinson dans son log-book, insistant au passage sur la lourdeur, sur l'immobilité de l'animal, «ce faune tellurique âprement enraciné de ses quatre sabots fourchus dans sa montagne pierreuse» (Tournier, 1972: 227). Or, cette carcasse rigide rencontre un destin apparemment impossible: elle vole et elle chante. Destin d'autant plus surprenant qu'il ne rappelle en rien celui que connaît la dépouille du bouc occis par Robinson au début du récit. Du cadavre d'Andoar émerge en effet une existence nouvelle, tout comme du corps éprouvé de Robinson surgit une manière d'être inédite. 11 ne s'agit pas ici de suggérer que le Robinson solaire a pu s'épanouir à partir du cadavre - au sens littéral - de ses corps tellurique et végétal. D'autres points de vue sont offerts à la pensée, notamment celui, fonctionnaliste, qui se décline par rapport au «comment» et aux effets de ces métamorphoses. Voir la suite

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  • Presses Universite Du Quebec

  • Cahiers Du Gerse