• Michel Bréal, le don de la parole
Michel Bréal, le don de la parole

Michel Bréal, le don de la parole

«On ne va pas bien quand le grand public vous abandonne», écrivait Michel Bréal (1832-1915) à l'adresse des linguistes, ses confrères. Lui-même a su rendre ses travaux non seulement lisibles mais utiles, en particulier à l'enseignement de la langue dans les écoles primaires. Or l'oeuvre dite «pédagogique» de cet auteur est largement négligée et elle est toujours séparée de l'oeuvre linguistique. L'une des ambitions principales de cet ouvrage est de donner à lire ensemble ces deux volets afin de faire connaître précisément les idées sur l'éducation d'un auteur auquel ses contemporains vouaient une grande admiration, dépassant largement ses compétences de linguiste. La Bibliothèque philosophique de l'éducation se propose de parcourir le corpus français de la philosophie, mais aussi de la pédagogie, de la littérature, ou des sciences sociales plus récemment, afin de redécouvrir et de renouer avec des textes qui ont compté en leur temps mais qui sont souvent oubliés aujourd'hui. Qu'il s'agisse de transmission des valeurs morales et des règles de civilité, d'acquisition des connaissances spirituelles ou profanes, de préparation à la vie domestique ou d'orientation vers la vie publique, la préoccupation éducative est à la fois centrale et permanente dans notre histoire. Elle constitue, au fil des siècles, un patrimoine de culture où se réfléchissent les idéaux dans lesquels les sociétés et les groupes ont défini leur identité, construit une mémoire d'eux-mêmes, et se sont ainsi donné le moyen de maîtriser leur destin. Docteur es lettres et sciences humaines, Sophie Statius est actuellement professeure agrégée à l'IUFM de Franche-Comté. Elle a notamment publié plusieurs articles sur la langue et son enseignement aux XIXe et XXe siècles. Elle fait partie de l'équipe «Philosophie politique de l'éducation» (ILFMet université de Franche-Comté). Extrait du livre : L'enseignement primaire fils du protestantisme Extrait de Michel Bréal, Quelques mots sur l'instruction publique en France. Paris : Hachette, 1872 ; «L'École : des caractères particuliers de l'instruction primaire en France», p. 20-25. Nous ne voulons pas dire que l'Église catholique soit nécessairement l'ennemie de l'école. Mais on peut affirmer sans crainte d'être contredit, et l'histoire au besoin est là pour attester qu'elle ne l'exige ni ne la suppose. Non seulement la foi catholique a dominé pendant de longs siècles chez nous sans songer à fonder l'enseignement populaire, mais quand les progrès de la raison publique, l'exemple des nations voisines et les obliga­tions du régime démocratique décidèrent l'Etat à créer des écoles dans nos communes, le clergé a faiblement secondé ce mouvement, comme un homme qui assiste à une grande expérience dont il ne voit pas bien la nécessité, et dont il ne sait pas au juste ce qu'il doit attendre. C'eût été après tout une illusion singulière d'espérer une autre disposition d'esprit des représentants de la foi catholique, si l'on songe aux ressentiments tout récents qu'avaient dû laisser dans leurs coeurs les folies et les violences d'une Révolution entreprise au nom de la Raison. Par une réaction naturelle, l'école, fondée sans le secours exprès du clergé, se mit en défiance contre lui, et l'instituteur fut entraîné petit à petit à se regarder comme en antagonisme avec le curé. Triste rivalité qui s'est établie aux dépens de l'enfance et sur le terrain d'où toutes les rivalités devraient être bannies ! Tandis que dans les écoles protestantes, le maître est une sorte de demi-pasteur, participant au caractère vénérable du prêtre, l'instituteur français revendiqua de plus en plus son caractère laïque ; il se considéra comme le représentant d'un principe à part, qu'on appelait tantôt le progrès, tantôt l'Etat ou les idées modernes. Dès lors, le prêtre, déjà médiocrement disposé pour l'école, cessa d'en franchir le seuil, ou s'y renferma strictement dans ses attributions, et le divorce entre ces deux représentants du monde moral fut accompli. Ainsi, non seulement l'instruction populaire s'est accomplie tardivement et lentement dans notre pays, comme tout ce qui se fait sans le concours, des forces réunies de la nation, mais une fois installé, cet enseignement a vu la religion, qui ailleurs en est le soutien, se détourner de lui avec froideur et avec méfiance. Cependant, comme un tel état de choses était intolérable, le clergé se mit à fonder ou à multiplier les écoles dont les religieux étaient les directeurs. On sait qu'aujourd'hui ces écoles sont très nombreuses et qu'un tiers de nos enfants y reçoit l'instruction. Voir la suite

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